Agrivoltaïsme : du soleil, oui… mais pas sur le dos des paysan·nes
On nous vend l’agrivoltaïsme comme une solution miracle : des panneaux pour le climat, des compensations pour les agriculteur·rices, de l’électricité « verte » pour le pays. Qui serait assez fou pour s’y opposer ? Et pourtant, dans le Tarn, la réalité est beaucoup moins idyllique : démarchages agressifs, projets XXL posés sur des terres fertiles, tensions dans les villages, inquiétudes des paysan·nes sur leur avenir.
Posons nous la question : que voulons-nous faire de nos terres agricoles ?
Nous avons besoin d’un développement massif des énergies renouvelables. La France doit aller vers un mix 100 % renouvelable, appuyé sur la sobriété, l’efficacité énergétique et une augmentation des usages basés sur l’énergie électrique. C’est une urgence climatique autant qu’un enjeu de souveraineté.
Clarifier les mots et le cadre légal
Avant d’aller plus loin, il faut clarifier les mots. Depuis la loi APER de 2023, « l’installation agrivoltaïque » est définie dans le code de l’énergie : c’est une installation solaire sur une parcelle agricole qui doit contribuer durablement à l’installation, au maintien ou au développement d’une production agricole, tout en garantissant à un·e agriculteur·rice actif·ve une production significative et un revenu durable. Un décret en 2024 et un arrêté en juillet de la même année ont détaillé ce cadre, en posant plusieurs conditions : service agricole direct rendu par les panneaux, maintien d’une activité agricole principale, présence de zones témoins non équipées, contrôle des impacts, etc…
Sur le papier, cela semble très encadré.
Connaissances et retours d’expérience encore limités
L’ADEME a dû lancer une première grande étude pour préciser ce qu’est réellement l’agrivoltaïsme et proposer une méthodologie d’évaluation. Une deuxième vague de travaux est en cours, avec 50 installations analysées dans cinq régions, pour rendre cette méthode plus opérationnelle et outiller les collectivités, chambres d’agriculture, CDPENAF et services de l’État.
Les chercheur·ses et les associations convergent sur un point : on n’a aujourd’hui que peu de retours d’expérience sérieux sur les impacts des panneaux sur les rendements, les sols, la biodiversité ou les modèles économiques agricoles. Massifier une technologie sans en connaître bien les effets, c’est jouer à quitte ou double avec nos campagnes.
Pressions économiques et risques pour les paysan·nes
Dans le même temps, la pression économique s’intensifie. Cela crée des conflits, peut attiser la spéculation foncière, complique l’installation de jeunes agriculteur·rices et fragilise la transmission des fermes. Des investisseurs rachètent des terres, installent des panneaux, puis cherchent des agriculteur·rices pour « faire troupeau » sous les structures. Les paysan·nes risquent de devenir locataires ou sous-traitant·es sur leurs propres terres, quand ils ne sont pas tout simplement évincé·es. Dans ce contexte, affirmer que l’agrivoltaïsme serait « d’abord un projet agricole » relève souvent de l’affichage.
Priorité à l’agriculture et au paysage
Pour nous, la ligne doit être claire : la vocation première des terres agricoles, c’est de nourrir. L’énergie doit s’adapter à l’agriculture, pas l’inverse. La transition écologique ne peut pas se faire contre les paysan·nes, ni en transformant les campagnes en champs d’actifs financiers pour les grands groupes de l’énergie. Nous refusons ce faux choix entre souveraineté alimentaire et transition énergétique. Nous voulons les deux.
Mais il ne s’agit pas seulement d’agriculture. Nos paysages et notre tourisme sont également impactés. Les serres, filets de protection sur vergers, panneaux photovoltaïques et autres infrastructures modifient durablement la perception et la qualité des paysages, qui constituent un atout économique et culturel pour notre commune de Lisle-sur-Tarn. Ces enjeux doivent être intégrés dès la conception des projets, avec une attention particulière à l’intégration paysagère, au maintien de l’attrait touristique et à la qualité environnementale.
Priorité au solaire sur les surfaces artificialisées
La première évidence, c’est que le photovoltaïque doit se développer en priorité sur les surfaces artificialisées : toitures (y compris agricoles et industrielles), parkings et ombrières, entrepôts, friches, sites pollués, zones d’activité, infrastructures de transport. Le retard accumulé sur ces gisements-là n’est pas une excuse pour se rabattre sur les champs.
Agrivoltaïsme expérimental et encadré
Reste une question : peut-on imaginer un agrivoltaïsme réellement utile à l’agriculture ? Peut-être. Pour le savoir, il faut un cadre strict, expérimental, réversible, pensé à partir des besoins des paysan·nes et non des modèles financiers.
Le travail mené en région PACA fait figure de référence : la fédération ne ferme pas la porte à l’agrivoltaïsme, mais demande qu’il reste limité en taille (4 à 6 hectares par projet), compatible avec un statut d’expérimentation et un suivi sérieux et transparent des résultats. Elle pose aussi des lignes rouges : pas de baisse des revenus agricoles ni de la production sur plusieurs années, étude environnementale préalable, évaluation indépendante du gain agronomique avec comparaison aux zones témoins, garanties de réversibilité, maîtrise foncière par l’exploitant·e, intégration paysagère, clauses de démantèlement si les résultats ne sont pas au rendez-vous.
La chambre d’agriculture du Tarn a mis en place une charte avec 5 principes à respecter, dans le même esprit.
Gouvernance démocratique
À partir de ces travaux, une position politique cohérente se dessine. Elle suppose d’abord de remettre de la démocratie dans les décisions énergétiques. Les Zones d’accélération des énergies renouvelables (ZAENR) ne peuvent pas être de simples cartes dessinées : elles doivent résulter de débats publics réels, associant habitant·es, associations de protection de l’environnement, syndicats agricoles, élu·es locaux et porteurs·euses de projets.
Le rôle des communes doit également être clarifié. Les décisions d’autorisation des projets agrivoltaïques ne relèvent pas directement des communes, mais s’inscrivent dans des procédures pilotées par l’État, à l’échelle départementale, avec un rôle central de la CDPENAF. Les communes sont consultées et peuvent émettre un avis, mais celui-ci ne suffit pas, à lui seul, à garantir qu’aucun projet ne verra le jour.
Dans ce contexte, affirmer qu’un simple avis défavorable permettrait d’écarter durablement tout projet crée une illusion de maîtrise qui ne correspond pas à la réalité des procédures. C’est précisément parce que des tensions existent sur le terrain, et parce que les décisions se jouent en grande partie ailleurs, que nous faisons le choix de porter ce débat publiquement et démocratiquement, plutôt que de le laisser se régler sans les habitant·es, les paysan·nes et les élu·es locaux.
Dès lors, un positionnement binaire, pour ou contre l’agrivoltaïsme, n’a pas de sens. Ce qui est en jeu, ce sont les conditions, les limites, la gouvernance et la place réelle donnée à l’agriculture, aux paysages et à l’intérêt général.
C’est pourquoi il faut assumer une orientation claire : priorité aux installations sur surfaces artificialisées ; agrivoltaïsme cantonné à des expérimentations sous conditions strictes ; interdiction des projets qui transforment la production agricole en simple prétexte à la rente énergétique.
Conclusion
Si nous voulons réussir la transition, il nous faut une boussole : des champs pour nous nourrir de façon saine et durable, des surfaces déjà artificialisées pour produire de l’énergie, et des règles pour que personne ne soit laissé sur le bord du chemin, surtout pas celles et ceux qui travaillent la terre, et sans dégrader les paysages qui font l’identité et l’attractivité de notre commune.